5 mai 2016

Game of Thrones : retour de flamme ?

Cher petit corbeau qui passe par ici, si tu n'as pas vu les deux premiers épisodes de la saison 6, je te conseille de passer ton chemin et de revenir quand ce sera le cas. De même, si tu prévois de lire les merveilleux livres de GRRM (je conseille la VO si c'est possible), l'article qui suit contient des citations sorties de ces livres ainsi que la véritée vraie sur ce qui aurait dû se passer pour certains personnages selon ces mêmes livres. Si tu veux que le mystère reste entier pendant ta lecture, enregistre ce lien quelque part et reviens plus tard !


Lannister un jour Lannister toujours ? 


En ce début de saison, Jaime et Cersei se retrouvent, pour enterrer de nouveau un de leurs enfants. Entre temps, Cersei a connu une épreuve traumatisante face à toute la ville réunie pour la huer, la haïr plus que jamais. Certes, le meurtre de leur fille peut occulter ce qu'ils ont vécu entre temps, mais il aurait peut-être été judicieux de nous montrer la réaction de Jaime autrement qu'à travers son entretien avec le High Sparrow lors de l'épisode 2. 




Cela pour en venir au fait : on a le sentiment que finalement, le personnage de Jaime n'a pas évolué, comme on aurait pu le penser avec la merveilleuse troisième saison, mais qu'au contraire, il n'a cessé depuis de faire du sur-place. Quid de son chemin parcouru grâce, notamment, à sa relation avec Brienne. Quid aussi de la confession de Tyrion juste avant son évasion sur les amants de Cersei (Lancel, les frères Potaunoir et Taena, notamment dans les livres, au moins Lancel dans la série), qui aura pour conséquence de finir d'effriter la relation des jumeaux incestueux.

Car en plus de son chemin personnel pour trouver la rédemption en tenant les promesses faites à Catelyn Stark (notamment celles de récupérer ses filles et ne plus jamais prendre les armes contre les Tully ou les Stark), Jaime entreprend un travail sur sa relation avec sa soeur. A son retour de captivité, il la dégoûte : il est devenu manchot, incomplet, il n'est plus son reflet exact, sa moitié parfaite. Un premier mur s'érige entre eux. 

Le deuxième mur est la perte de Joffrey (Jaime arrive juste après, dans les livres). Puis, au terme d'une discussion échaudée dans les cachots juste avant l'évasion de Tyrion,ce dernier parle à Jaime des amants de sa soeur. Cela va finir d'ancrer le doute dans l'esprit de Jaime : lui, n'aime qu'elle, mais Cersei l'aime t-elle vraiment ? Cela va amener à une prise de distance entre les deux Lannister, et va mener au départ de Jaime pour Riverrun, afin de rencontrer les derniers Tully qui mènent la vie dure aux Frey là-bas. Sur le chemin, il rencontrera son cousinet Lancel, qui lui fera part de ses péchés...boum, dernier mur (l'espoir est encore permis pour que cela arrive dans la série, d'ailleurs...). 

Nos deux tourteraux incestueux sont donc séparés. Et Cersei, qui vient d'être arrêtée par les Moineaux, a besoin de l'aide de son frère. Elle lui fait donc parvenir une lettre, disant ceci : 


"Come at once she said. Help me. Save me. I need you now as I have never needed you before. I love you. I love you. I love you. Come at once."

Ce qui est le plus intéressant selon moi et ce qui permet de comprendre le chemin parcouru par le personnage de Jaime, c'est sa réaction face à cette demande pressante, cette déclaration d'amour :

"Does my lord wish to answer ?" the maester asked, after a long silence.
A snowflakes landed on the letter. As it melted, the ink began to blur. Jaime rolled the parchment up again as tight as one hand would allow, and handed it to Peck. (son écuyer)
"No", he said. "Put this in the fire".

BIM dernier mur. Par ce geste Jaime enterre son amour pour Cersei. Il finit son évolution de guerrier amoureux transi et violent vers un homme qui a vécu beaucoup d'épreuves et en est ressorti mûri, plus fort et plus sage. Il est prêt a aller de l'avant et Cersei représente son passé. 

Voilà pourquoi il est difficile de pardonner à la série le manque d'évolution des personnages. Il est normal de ne pas pouvoir faire un copier/coller des livres, et de devoir parfois changer de direction. Mais encore faudrait-il que ces changements assurent une certaine cohérence, des évolutions pour les personnages et les intrigues, sinon la série ne fait pas son boulot. 

Sortir des magnifiques sentiers tracés par GRRM ressemble alors à une erreur de taille. Peut-être aurait-il fallu ne pas céder aux sirènes du succès et de l'argent pour assurer au public un plaisir continu, puis-qu’après tout les lecteurs ne sont pas les seuls à ressentir les manques. Les séries sont devenues un art, la télévision un médium synonyme de qualité (ce dont se targue d'ailleurs HBO), et il est donc un peu trop tard pour traiter son public comme des endives alors que ce public est devenu spécialiste et exigeant.

Le naufrage de Dorne


La saison dernière déjà, les lecteurs s’arrachaient les cheveux devant le massacre de l'arc narratif se déroulant à Dorne. Jaime là-bas ? Une histoire d'amour d'adolescents ? Des Sand Snakes hypersexualisées ? Une Ellaria vengeresse ? Pas d'Ariane et de Quentyn Martell ??? Bref, de quoi vraiment s'énerver sur les choix d'adaptation de D&D, les producteurs ainsi que de leurs scénariste. L'absence de GRRM se faisait plus que jamais ressentir. 

Après avoir détruit ces personnages et leur histoire, la séquence très violente de l'épisode 1 vient achever le massacre. On a l'impression que faute de savoir quoi faire de Dorne (car on n'a pas introduit les personnages importants pour son développement très important pour le futur de Westeros), ces meurtres successifs viennent enterrer cet arc : on ne sait plus quoi faire, allez un peu de sang et on remballe (ah et apparemment Obara et Nym peuvent voler ? Sinon il faudra nous expliquer comment, après être restées à quai elles peuvent avoir atterri dans le bâteau où se trouve Trystane qui par un heureux hasard ne se trouvait pas sur le même que Jaime et Myrcella...Parleras t-on de la disparition soudaine de Bronn ? Noyé en mer ? Il s'est perdu dans le bâteau ? Il est parti retrouvé Tyrion à la nage ?)

En plus d'être incohérente et un peu trop facile, cette séquence va à l'encontre du personnage d'Ellaria (qui est loin d'être le seul personnage victime des scénaristes qui les transforment au gré de leurs envies). Dans A Dance with Dragons, Cersei envoi à la famille Martell le corps supposé de Gregor Clegane. Ce qui donne lieu à une scène où la famille Martell et les huit Sand Snakes ainsi qu'Ellaria se réunissent autour du squelette. Petite citation pour vous situer la position d'Ellaria sur la suite des événements : 

[Obara] gave the skull a mocking kiss. "This is a start, I'll grant".
"A start ?" said Ellaria Sand, incredulous. "Gods forbid. I would it were a finish. Tywin Lannister is dead. So are Robert Baratheon, Amory Lorch, and now Gregor Clegane, all those who had a hand in murdering Elia and her children. [...] Who else is there to kill ? Do Myrcella and Tommen need to die so the shades of Rhaenys and Aegon can be at rest ? Where does it end ?" - A Dance with Dragons, "The Watcher". 
Même après avoir perdu son amant, son amour, Ellaria reste un personnage qui oeuvre pour la paix. Ses rapports avec le prince Doran sont loins d'être aussi remplis de haine. Ainsi, après que les quatre aînées des Sand Snakes prennent le parti de la guerre, on peut lire :
"Ellaria turned to the prince. "I can hear no more of this".
"Go back to your girls Ellaria" the prince told her. 'I swear to you, no harm will come to them"
"My prince." Ellaria kissed him on the brow and took her leave. Areo Hotah was sad to see her go. She is a good woman. " 
Nous sommes donc très loin du débordement de violence, de sang de la série. Mais de plus, nous sommes loin d'un personnage calme, réfléchi et mûr. Dans la série, Ellaria se comporte comme une adolescente en crise, vengeresse jusqu'au plus profond de son être, perfide et loin d'être sympathique. La vengeance appartient aux Sand Snakes, et cela aurait dû être suffisant. La suppression d'un personnage pacificateur donne l'impression que, dans la série, il n'y a pas de place pour un certain entre-deux, il n'y a que la violence qui vaille la peine d'être montrée. 

Il ne s'agit évidemment pas de l'unique scène violente depuis la reprise. Cette violence est devenue une marque de fabrique, un argument de vente, dans Game of Thrones comme dans bien d'autres séries depuis. 

Au départ, c'était quelque chose de légitime utilisé pour rendre compte de l'intrigue et du monde dépeint par GRRM, puis, avec le succès de la série, on succombe à la facilité de la violence pour l'audience, pour choquer un spectateur qui s'habitue, donc on en rajoute, on se tourne vers l'excès, on tue à tout va pour se rassurer et se dire que oui, c'est ce que le public veut. Un rapport malsain s'installe entre les deux. Eux (HBO, les scénaristes, les producteurs), sacrifient sur l'autel de leur orgueil des personnages, des intrigues, de la cohérence pour du spectacle. Nous, nous y laissons en quelque sorte notre morale. Nous sommes des voyeurs avide de l'horreur qui se déroule sur nos écrans, et qui fait toujours débat.

Dans son livre La géopolitique des séries, Dominique Moïsi s'interroge sur cette fascination pour la violence et le sexe dans les séries. Il avance que ce serait notre appréhension du futur qui nous rendrait fascinés par cet univers Moyen-Ageux qui nous renvoi en fait à notre propre situation : NOUS sommes le moyen-âge.  Game of Thrones traduirait le triomphe de la peur sur la raison. 

Selon lui, on pourrait aussi parler d'une forme d'exorcisme : notre immersion dans la violence de la fiction serait un moyen pour nous d'occulter celle de notre monde, un moyen pour nous de dire que rien ne pourra jamais être aussi violent que cela, de toute façon. 
"Alors que nous tournions pudiquement -il serait plus juste de dire lâchement - nos yeux pour ne pas affronter la réalité syrienne, nous sommes littéralement dans un processus de sidération face aux péripéties les plus sanglantes de Game of Thrones. Tout se passe comme si plus nous fermions les yeux sur la réalité de la violence au Moyen-Orient, plus nous les ouvrions sur les violences de la fiction." (page 66)


Un problème de temporalité ? 


En effet, le premier épisode donne le sentiment que pour les personnages, un an s'est également écoulé depuis les événements de la fin de la saison 5, leur permettant un certain recul, comme pour le spectateur...mais ce n'est pas le cas et la saison 6 reprend là où on les avait laissés, causant un certain désarroi et pas mal de frustration. 

Par exemple, Davos, chevalier loyal, vouant un amour inconditionnel à Stannis, sa fille, sa cause...qui oublie tout au profit de Jon Snow. Une dévotion admirable pour celui que Stannis respectait, mais un petit rappel de tout ce qu'il a perdu aurait été sympathique. Cependant, force est de reconnaître que, lors du premier épisode, les scènes se déroulant au Mur, avec la forte présence de ser Davos qui avait jusque là été sous-exploité ont été les plus agréables à suivre. Peut-être que le seul point positif de la mort prématurée de Stannis dans la série est que cela aura permis de laisser le champ libre à son meilleur conseiller et ami. 

Au delà de ça, on peut se demander à quoi jouent les scénaristes. Ramsey est un monstre sans coeur, alors pourquoi nous laisser croire qu'il pourrait éprouver du chagrin (même si cela es temporaire) pour quelqu'un ? Cela va dans la continuité du problème posé par le fait de lui avoir donné une "relation" stable. Ce qui est particulièrement gênant, c'est qu'il semble avoir plus de temps pour faire son deuil qu'un personnage au coeur grand et loyal comme Davo. Une humanisation gênante d'un personnage qui est loin d'être humain. Cela sera rattrapé par les événements du deuxième épisode : le meurtre de son père, même si loin d'être canon dans les livres, semble logique et toutes les scènes entre Roose et Ramsey semblaient tendre vers cet instant. Encore une fois, on assiste à un déversement de violence, mais ici, cela correspond au personnage et sa ligne de conduite, et permet de rappeler qui est VRAIMENT Ramsey.

Ensuite, nous avons parlé un peu plus haut du fait que Jaime fait du sur-place, mais Daenerys repart en arrière. Sa storyline est conforme aux livres, mais dans les deux cas, sa situation est très frustrante quant à l'évolution du parcours de la Mère des Dragons. Est-ce que cela serait un moyen de nous signifier son échec inévitable ? Dans les livres, cela serait probable. Mais comme c'est un personnage bien aimé et toujours mis en avant dans la série, le doute est permis...

Mais elle n'est pas la seule à bénéficier d'un traitement de faveur. Le public adore Tyrion, certes, mais les scénaristes de la série également au point que la place donnée au nain dans la série commence à friser le ridicule. Wahoo, il boit et il fait des blagues, il rend visite à des dragons qui ne laissent même pas leur Mère approcher et réussit à être toujours le plus intelligent et à tout réussir. Où est le Tyrion alcoolique, détruit, dépressif des livres ? Celui qui est loin de vivre sereinement à Meereen, celui qui est vendu comme esclave, qui endure épreuves après épreuves. Pourquoi lui simplifier la tâche à ce point quand on la rend si difficile à des personnages comme Sansa et Theon ? Cela donne un goût amer d'injustice. On ne peut pas vraiment apprécier sa storyline sans penser à ce qu'elle aurait dû être et sans se demander POURQUOI. Le gros point positif est la présence de Varys a ses côtés : leur relation est l'une des plus intéressantes. Il serait donc agréable que la présence de l'eunuque ne soit pas juste un prétexte pour des blagues mais qu'il ait vraiment son rôle à jouer dans la survie de Meereen. 

Pendant ce temps là, Arya fait du sur-place, on nous fait la promesse d'un arc consacré aux îles de Fer ( en espérant qu'il ne connaisse pas le même sort que Dorne), et Bran revient pour nous donner des visions du passé et du futur. La première était très alléchante, mais pas autant que celle de la semaine prochaine : la tour de la joie, où, avec un peu de chance, nous apprendrons l'identité des parents de Jon Snow. 

Le cas Sansa Stark  le personnage le plus maltraité par la série


Rappelons qu'au lieu de gambader dans la neige avec Theon, Sansa devrait se trouver dans le Val d'Arryn, a apprendre, en sécurité, à jouer le jeu des trônes, à devenir une femme influente qui comprend la politique de Westeros grâce à son "mentor" Littlefinger. Elle vit un temps d'apaisement sous l'identité d'Alayne Stone, bâtarde de Petyr Baelish. 

Ici, après avoir passé une saison 4 a devenir une jeune femme sûre d'elle , Sansa avait été renvoyée d'un gros coup de pied à son statut de victime (ce que beaucoup de spectateurs lui reprochent d'ailleurs...mais c'est un autre débat et si vous faîtes parti de ces gens là, remettez vous un peu en question) en se voyant mariée à l'infâme Ramsey Snow (violée, battue, menacée...bref, un King's Landing bis). 

En plus de rabaisser le personnage, cela a également pour conséquence de ne plus faire de Winterfell un lieu sûr, un refuge possible, une maison pour Sansa, mais bien un énième lieu de torture souillé par les perfidies des Bolton. Pourquoi alors devrait-elle chercher à y retourner ? Même si les Bolton déguerpissent, cela n'enlèvera pas ce qu'elle a subi en ces lieux. Cependant, je ne pense pas que les scénaristes l'entendent de cette oreille. Ainsi même si j'adorerais revoir Sansa à Winterfell, ce ne serait pas vraiment logique. 




Après avoir repris du poil de la bête, Sansa se retrouve de nouveau dépendante de quelqu'un : Theon. Puis, Brienne, qui arrive miraculeusement au moment opportun, sortie de nul part après avoir dévié de sa mission pour aller oxir le traître Baratheon qui avait tué son amour de toujours. Bon, maintenant que c'est fait, peut-être cela aura t-il pour conséquence de la faire se concentrer sur sa mission. Même si cette arrivée est trop fortuite pour être crédible,  elle donne quand même lieu à une belle scène où l'écho de Catelyn Stark est plus présent que jamais (mais quand cessera t-elle d'être un écho pour enfin avoir la storyline qu'elle mérite ?), quand Brienne entre officiellement au service de Sansa. 

Many happy returns : Jon Snow

Honnêtement, qui ne s'y attendait pas ? Déjà, après avoir fini de lire le dernier livre, le sentiment persistait : Jon Snow reviendrait. Peut-être que s'il n'y avait pas eu les différents commentaires de la chaîne, des acteurs, tout les jours pour insister sur la mort du lord Commandant de la Garde de Nuit, on aurait pu y croire. Les gars sont pas doués en marketing. 

En soi, je ne critiquerais pas le fait qu'ils le fassent revenir, car je pense que c'est ce que GRRM a prévu pour ce personnage. C'est plutôt la façon de procéder qui coince. Mélisandre, qui a perdu la foi, qui ne croit plus en son dieu, en ses pouvoirs, pourrait le faire revenir du premier coup ? Même la mise en place d'une tension inutile ne permet pas de rendre cette fin de deuxième épisode moins prévisible. Mais cela donne quand même hâte de voir la suite, même si ce sentiment de facilité s'insinue en nous, la curiosité l'emporte. 

(Quitte à faire revenir Jon Snow, pourquoi ne pas avoir donné sa chance à Lady Coeurdepierre ? Quand même...) 

Comme toujours donc, la série multiplie les points négatifs, toujours compensés par notre attachement aux personnages, aux acteurs, au monde de Westeros...Il serait quand même judicieux d'essayer de maintenir un certain cap et d'arrêter de céder aux facilités sous prétexte de vendre du spectaculaire. Il est encore possible d'établir des comparaisons avec les livres par le biais des personnages (ce que j'ai fait), mais maintenant les défauts et les facilités de la série sont percevables hors de la question de l'adaptation, et cela devient donc beaucoup plus gênant. Il y aurait encore beaucoup a dire, certains points ont ici été abordés très rapidement mais le tout est déjà assez long comme ça...Faîtes moi parvenir vos corbeaux si vous avez besoin de précisions ! 





10 janvier 2016

La représentation de la femme d'action dans Buffy contre les vampires

Dans le cadre de l'un de mes cours le semestre dernier, j'ai eu l'occasion d'étudier les femmes d'actions dans les séries américaines. Avec trois amies, nous avons fait un exposé portant sur Buffy the Vampire Slayer. Comme le thème et l'angle semblent en intéresser beaucoup, je partage ici avec vous la version écrite (et remaniée, pas besoin d'être aussi scolaire) de cet exposé. 

Bien évidemment, il ne couvre qu'une partie de la question, car, même comme ça, nous n'avons pas eu le temps de tout dire à l'oral. Buffy est une série tellement riche que l'on pourrait parler de la représentation qu'elle offre de la femme d'action pendant trois jours. Alors je ne vous parle même pas du reste. Toujours est-il que voilà le résultat. 



Commençons par le commencement. Buffy contre les vampires est une série américaine créée par le scénariste/réalisateur Joss Whedon et diffusée entre le 10 mars 1997 et le 20 mai 2003 sur les chaînes Warner Bros et UPN (chaîne depuis remplacée au profit de l’actuelle CW). Elle compte au total sept saisons, soit 144 épisodes d’une quarantaine de minutes, qui ont eu un fort impact aussi bien sur l’histoire de la télévision américaine que sur la pop culture mondiale

La série bénéficie d'ailleurs toujours d’un énorme « cult following » et reste une source d’inspiration dans le milieu académique américain : les « Buffy studies », qui touchent aux gender, media et pop culture « studies », se sont développées au début des années 2000. Appartenant au domaine universitaire des « cultural studies », ces études montrent la multiplicité des sujets et thèmes évoqués par Whedon et les différentes lectures que la série a suscitées et suscite encore aujourd’hui.

L’idée de la petite blondinette tueuse de vampire prend en réalité forme en 1992 avec le film Buffy, tueuse de vampires ; Whedon, qui a scénarisé le long-métrage, l’a complètement désavoué par la suite en raison de différends avec le réalisateur. Toutefois, son projet originel va perdurer : en effet, il souhaitait déjà avec le film renverser le cliché de la « petite fille blonde qui se balade dans une sombre rue et finit tuée comme dans chaque film d’horreur » et ainsi donner le pouvoir à une femme d’apparence commune, 
« the idea of a seemingly insignificant female who in fact turns out to be extraordinary » - Buffy :Television With Bite
L’échec du film va permettre à Whedon d’étoffer son personnage, quelque peu égratigné par le film, et mener à bien son projet féministe. 
En effet, le créateur explique clairement vouloir faire de la série une œuvre libératrice pour les femmes 
"The very first mission statement of the show was the joy of female power: having it, using it, sharing it."
De plus, Joss Whedon, figure importante de la « culture NERD » (on parle du « whedonverse »), reconnaît avoir voulu ériger Buffy au statut d’icône en s’adressant tout d’abord à la jeunesse :
« I wanted her to be a hero that existed in people's minds the way Wonder Woman or Spider-Man does, you know? I wanted her to be a doll or an action figure. I wanted Barbie with Kung Fu grip! I wanted her to enter the mass consciousness and the imaginations of growing kids because I think she's a cool character, and that was always the plan. I wanted Buffy to be a cultural phenomenon, period. ». 

La production va permettre au créateur d’atteindre ses objectifs en ciblant la tranche des 18-35 ans. La série sera un succès critique et commercial et comme je vous l’ai dit précédemment, un succès populaire. La métaphore du « lycée comme film d’horreur » plaît immédiatement, tout comme la diversité des thèmes et de leur traitement. 
Si Buffy contre les vampires précède ce qu’on désigne comme « l’Age dor de la télévision », beaucoup de critiques et de professionnels s’accordent à dire que la série fût influente au point d’inspirer la création de nombreuses héroïnes de séries fantastiques (Bryan Fuller pour Dead Like Me, Russel T Davies pour Doctor Who) et de re-populariser les grands arcs narratifs dans les séries. 
« TV was not art before Buffy, but it was afterwards » - Robert Moore dans PopMatters

Un peu de contexte  

La série a donc vu le jour dans les années 1990, soit en plein dans la période de la troisième vague de féminisme. Buffy peut être considérée comme l’héritière du post-féminisme et du postmodernisme, deux mouvements qui ont changés notre façon de représenter le genre et l’identité.
Angela McRobbie explique, dans son ouvrage Postmodernism and popular culture que le post-modernisme peut avoir différentes définitions. Ici, nous retiendrons celle où l'auteur qualifie ce mouvement comme étant un « concept pour comprendre les changements sociétaux ». Ainsi, aux Etats-Unis, avec l’émergence et les luttes menées par les différents mouvements d’émancipations, appartenir à un sexe, une race ou à une orientation sexuelle ne garantie plus d’être dominant. A partir de ce constat, notre façon d’envisager et de représenter le genre et l’identité va également changer. Par exemple, on ne va plus seulement représenter la femme comme une mère, une femme au foyer etc. mais on va pouvoir voir des femmes qui travaillent, des mères célibataires, des lesbiennes etc. Ce mouvement a permis d’ouvrir le débat sur la représentation, le pouvoir, la diversité et la différence.
Le post féminisme, nous allons ici l'envisager comme la déconstruction du féminisme. Ce mouvement interroge le féminisme traditionnel, qui ne parlait pas “des” femmes mais de “la” femme comme une entité unique. C’est un mouvement qui va également se poser la question des identités de genre et des identités sexuelles. On retrouve donc ici la notion d’intersectionalité : le fait que l’on s’intéresse au genre, à l’orientation, à la classe sociale des femmes. L’individu se retrouve dans la société à l’intersection de ces phénomènes identitaires. Il se retrouve dans une position de pouvoir particulier à l’intérieur de sa société. 

Ce mouvement post féministe va également faire tomber les barrières érigées entre féminisme et féminité par les féministes de la seconde vague. Nous sommes arrivés à une époque où il devient impossible de conceptualiser les jeunes filles entre ces deux pôles distincts.On retrouve d'ailleurs cette critique du féminisme traditionnel dans Buffy : en effet les « good girls » de Buffy (je ne parle donc pas de Buffy ou de Willow, qui sont loin d'être des "good girl pures", et sont beaucoup plus nuancées que cela) montrent que trop adhérer à l’idéal féminin prôné par le féminisme traditionnel est autodestructeur pour les jeunes filles issues du mouvement post-féministe. Etre « too good », c’est signer sa perte : les good girls pures meurent toutes (Kendra, Tara, April…).

Buffy est également souvent considérée comme une héroïne du Girl Power. Ce mouvement, qui  émane de l’ère post-féministe, est une construction médiatique (souvent associé au groupe de pop anglaise les Spice Girls, qui en ont fait leur hymne ou à Madonna, Britney Spears etc.) qui s’est étendu jusqu’au monde de la mode (piercing, blue jeans, string, mini-jupe, bref, des vêtements qui dévoilent plus le corps). 

A la fin des années 1990 l’archétype du girl power, cette jeune fille puissante, violente et souvent posée comme objet sexuel, est devenu l’un des piliers de la télévision et du cinéma. Ce mouvement est souvent vu comme étant plus positif pour les jeunes filles. Imelda Whelehan explique qu'en fait, le « girl power » joue avec l’illusion de la culture contemporaine qui perpétue l’idée que TOUTES les femmes peuvent facilement accéder à différentes carrières et à des moyens d’expression personnelle. Le « girl power » ravive l'idée selon laquelle les jeunes femmes « contrôlent » leurs vies et offre ainsi un message plus positif et plus libérateur que le féminisme contemporain.

La série est construite autour d’une multitude de binaires : masculin/féminin, humain/monstre, active/passive, faible/forte, bon/mauvais, adolescent/adulte, pouvoir/impuissance, hétérosexualité/homosexualité. 

Toutes ces binaires vont être renégociées,la série va tenter de brouiller les barrières entre les deux. La seule chose qui n’est pas négociée dans Buffy est la question des ethnies et des races. En effet, c’est surtout une classe moyenne, blanche et hétéro qui domine le show.

La question d’identité est donc au cœur des mouvements qu’on a vu et de la série. En effet, dans Buffy, l’identité est toujours instable, elle est toujours construite, déconstruite et négociée: les personnages passent du bon au mauvais, du mauvais au bon, de l’hétérosexualité à l’homosexualité, de gagnant à perdant, mais surtout d’adolescent à adulte. Ces identités se forment et se déforment en fonction de leurs relations avec les autres, un autre qui est souvent du sexe opposé. A partir de ce constat, la réflexion qui suit sera axée autour de la question suivante : 

Comment les constructions identitaires dans Buffy vont influencer la représentation de la femme d’action dans la série ?

 

"I'm Buffy. I'm new."

Contrairement à beaucoup d’autres séries, Buffy est dotée de beaucoup de personnages secondaires, qui ont tous leurs propres arcs narratifs, qui vont se développer de saisons en saisons.

Certains pensent que l’omniprésence de ses amis empêche de considérer Buffy comme une héroïne indépendante (ses amis la sauvent, l’aident, etc.). Ils servent en fait à la mettre en valeur en tant que femme d’action : même s’ils l’aident, c’est elle qui se bat, à main nues. Quand ses amis s’y essayent, ils ne se révèlent souvent pas très doués.
Ils rendent Buffy unique même parmi les Slayers : en effet elle est la seule à être ainsi entourée, ce qui est vu comme quelque chose de négatif par Kendra ou le Conseil des Observateurs, car cela veut dire qu’elle ne peut assumer sa tâche toute seule. Cependant c’est son attachement envers ses amis qui fait que Buffy vit plus longtemps que beaucoup d’autres Slayers : elle doit s’occuper des autres, et cela la maintient en vie (et, bonus, ils la ramènent à la vie quand elle meurt ; c'est pas beau l'amitié ?)
Ce groupe d’amis qui composent la série est appelé « Scooby Gang » (par les personnages eux-mêmes). Il comprend 4 membres « de base et est complété par d’autres personnages au gré des saisons (la plupart du temps ce sont des petits/petites ami(e)s des membres de base).
Giles est la figure paternelle par excellence. Il est d'ailleurs le seul référent adulte masculin et responsable pour la plupart des protagonistes. Le père de Buffy est aux abonnés absents, et les seules autres figures paternelles sont soit des démons qui veulent détruire le monde, soit le père de Xander, alcoolique et violent...Il est surtout celui qui doit guider Buffy dans son travail de Slayer. Il fait parti du conseil des Observateurs, vu par la plupart des spectatrices comme une institution patriarcale abusive. Le fait que la Slayer ne puisse se débrouiller seule dérange pas mal. En effet, on n’assigne pas un tel guide aux chasseurs de vampires masculins. On peut nuancer cette critique car il n’a pas l’ascendant sur elle : elle vient le trouver quand elle a besoin de lui. On peut quand même noter qu’il part de son plein gré quand il se rend compte qu’il empêche Buffy de grandir et de progresser, car elle en est venue à trop compter sur lui.
Xander est la figure du « loser », maladroit et malheureux en amour. C’est le « normal guy » du groupe, il ne possède aucune aptitude particulière mais il est loyal. Il évoluera en homme responsable et indépendant.
Le dernier membre du Scooby Gang, et un personnage féminin de taille dans la série, Willow. Dans les premières saisons, c’est l’archétype de l’intello qui aime les cours qui s’habille un peu bizarrement, est timide etc. Sa particularité est alors qu’elle est très douée en informatique/technologie (quelque chose que l'on peut souligner, car ce sont des univers plus souvent associé aux hommes). 
Vers la fin de la série, elle va elle-même devenir une femme d’action, et sera même plus puissante que Buffy. En effet, elle se découvre des aptitudes à la magie (parallèlement, elle devient homosexuelle ; double mise à l'écart de la société, bravo ; mais on reviendra là dessus plus tard). Elle est celle qui va ramener Buffy d’entre les morts et qui va réveiller les potentielles Slayers à la fin de la saison 7, distribuant ainsi le pouvoir à une multitude de jeunes filles. Ce statut de femme d’action peut cependant être discuté : oui, elle agit, elle est puissante, ses actions permettent de gagner, mais elle n’utilise pas son corps comme une arme, pas comme Buffy le fait. Son corps est plutôt le lien qui l’unit avec la magie. Semi femme d’action donc ?
Last but not least, Buffy apparaît tout d'abord comme une jeune fille normale, qui veut s’amuser, ce qui va permettre une identification plus facile pour le public, mais très vite, son destin et ses désirs vont s’écarter de la norme de genre, et ce de plus en plus au fil des saisons. 

Elle va progressivement perdre son innocence, sa joie de vivre et son style va changer : des couleurs girly, on passe au cuir à connotation sado-maso. Le choix de son prénom est important, car il est très féminin, et elle va en cela se distinguer des final girls dans les slashers, qui tendent à être plus androgynes et qui ont des prénoms qui vont avec cette idée (Laurie, Sydney). Le fait que son prénom soit dans le titre de la série souligne d'ailleurs l’ironie des créateurs pour les stéréotypes de genres dans les films de vampires. (On peut cependant nuancer l'idée de l'ultra féminité du prénom Buffy quand la version française du film de 1992 a francisé le prénom en Bichette...)

Buffy est une Tueuse et les Tueuses sont forcément des femmes. Si la série discute souvent de ce point, elle n'offre pas de véritable explication. On trouve cette dernière dans le film Buffy. Dans ce dernier, elle (Bichette...) possède un détecteur de vampire qui se manifeste par des crampes que beaucoup de femmes ont pendant leurs menstruations. La tueuse ne peut donc être qu’une femme, c’est biologique, sa capacité à mener à bien sa mission dépend de sa faculté à avoir ses règles...Ouaip. Cela a été enlevé de la série cependant.

 Une représentation révolutionnaire de la femme d’action à nuancer


La série propose une « nouvelle » représentation de la femme qui contraste avec les représentations habituelles : dans Philoséries Buffy, Pascale Molinier explique par exemple que

« Les filles et les femmes sont fétichisées comme objets du désir, saintes ou salopes, mais rarement représentées comme actives, ingénieuses, et surtout agressives ou actives sexuellement, ou alors pour un temps très bref, qui précède leur retour dans le rang (du mariage et de la procréation) ou leur punition sous forme de destin funeste ».

Or Buffy est active, ingénieuse (même si ce n’est pas une « intello »), parfois agressive et sexuellement active (surtout dans la saison 6 avec Spike).

De plus, on peut noter que Buffy fait passer son travail de Tueuse avant sa vie privée. Cela pourrait venir illustrer la difficulté des femmes modernes à conjuguer vie privée et vie professionnelle, mais également le choix de certaines femmes qui choisissent de privilégier leur carrière à une vie de famille « traditionnelle », c’est-à-dire être épouse et mère. On voit en cela que Buffy est le produit des idées et des considérations de son époque, un personnage ancré dans la réalité sociale dans laquelle elle est produite et diffusée.

La série propose également une « nouvelle » représentation de la femme d’action à la télévision : elle développe, approfondie les représentations jusque là proposées et dans lesquelles elle puise son inspiration :

« Les héroïnes fantastiques de Chapeau melon et Bottes de cuir sont à compter parmi les inspiratrices adultes du personnage de Buffy à la fois sophistiquée, la langue bien pendue, sachant se battre et n’ayant peur de rien. ».

Contrairement à Wonder Woman, The Bionic Woman ou Xena, elle n’a pas d’équivalent masculin, et c’est elle, qui, au contraire qui va inspirer un spin-off : Angel (Catharsis of Sufferance / 1999-2004)

Ce qui fait d’elle une femme d’action :

Sa force physique : son corps est construit comme un corps plus « masculin » et « viril » que « féminin » malgré son apparence fluette, car elle utilise ce corps pour se battre. On constate qu’elle n’utilise jamais d’armes qui permettent de tuer à distance ses adversaires, comme les armes à feu par exemple (seule exception : l’arbalète). Le pieu et la hache sont ses armes de prédilections et on peut souligner que ce sont des armes de forme phallique qui représentent l’attribut masculin, la dominance, l’actif. Elle a donc le « pouvoir » entre les mains et se détache en cela des femmes d’actions précédemment représentées à la télévision américaine (mise à part Xena, diffusée peu avant Buffy).

Elle diffère du chasseur de vampires traditionnel qui est un homme d’âge moyen à l’allure assez sombre et qui ne s’engage pas en combat singulier à cause de la puissance mortelle des vampires, alors que Buffy, jeune et mince jeune fille, ne fait que ça !

Elle dirige l’action et résout le problème initial en ayant le dessus sur ses adversaires ce qui est important pour une héroïne d’action : elle tue les « monstres de la semaine » présents dans chaque épisode, et les ‘Big Bad’ à la fin de chaque saison.

Elle est courageuse, brave, elle n’a pas peur et n’hésite pas à se sacrifier pour sauver ses amis et le monde : elle a sauvé le monde de l’apocalypse un bon nombre de fois (5 fois, ça compte quand même non ?)


Elle contraste en cela avec les autres personnages féminins de la série, notamment Cordelia (dans les 3 premières saisons) qui correspond au stéréotype de la fille écervelée qui doit sans cesse être sauvée. On peut également parler du Buffybot qui est la version robot de Buffy, version superficielle qui représente ce qu’elle serait si elle n’était pas la Tueuse, et qui renvoie à l’idée de cyborg, cet être transhumain (qui est ici très clairement critiquée par Whedon).

Cependant, si Buffy constitue un pas en avant non négligeable dans la représentation de la femme d’action à la télévision, il est nécessaire de nuancer notre propos car certaines choses sont faites notamment pour compenser une certaine masculinisation liée à sa force incroyable et son rôle de sauveuse :

Buffy n’est pas une héroïne solitaire, ni très indépendante notamment en matière d’hommes : son identité se reconstruit à chaque fois qu’elle change de partenaire dans la série, et par conséquent son identité de femme est d’une certaine manière dépendante de sa relation avec des hommes. Il y aura d’abord Angel (saisons 1 à 3) qui lui aura fait verser beaucoup de larmes, ce qui renvoie par conséquent à la sensibilité propre aux femmes et qui contraste avec son rôle de Tueuse. Ce point serait également une façon de mettre l’accent sur le côté « série pour ados » de Buffy puisqu’elle est en proie à des souffrances liées à ses problèmes de coeur comme c’est souvent le cas dans ces séries.

On peut également citer sa relation avec Riley (saisons 4 et 5) et enfin Spike (saisons 6 et 7) avec qui elle entretient une relation bien plus adulte bien que « hors-normes ». Son identité évolue au fil de la série et de ses relations avec eux. De plus, elle est souvent aidée, voire sauvée par le Scooby Gang et ces trois hommes.

Sa féminité est parfois exagérée : elle est toujours apprêtée, bien maquillée, coiffée, habillée, même quand elle combat. Tuer des vampires en robe et en talons n’a jamais semblé aussi facile !




Son hétérosexualité est mise en avant, certainement pour ne pas créer d’ambiguïté au niveau de son orientation sexuelle, afin de rassurer le spectateur masculin, lui dire « on te présente une femme bien plus forte que toi, mais qui reste sensible à ton charme, ne t’inquiète pas ».

Buffy est donc un personnage complexe qui mélange les genres : elle est féminine, parfois à outrance, pour contre-balancer son côté masculin qui se dégage de son travail de Tueuse.

On peut aussi mettre en avant le fait que sa force est surnaturelle. Son pouvoir est potentiel, latent, elle devient aussi puissante parce qu’elle est l’Elue, choisie par une force surnaturelle, c’est-à-dire qu’elle est ce qu’elle est uniquement à travers un attribut fantastique, un attribut qui n’existe pas dans la réalité : au final, la femme forte, d’action ne resterait qu’un fantasme, qu’un modèle sorti tout droit de l’imagination de ses créateurs et rien d’autre. De plus, Buffy a du mal à accepter son rôle de Tueuse (dans la saison 1 surtout), du mal à trouver sa place dans la société, ce qui laisserait sous-entendre qu’une femme forte et puissante comme elle n’a pas sa place dans la société.

“Faith. Her name alone invokes awe. “Faith”. A set of principles or beliefs upon which you’re willing to devote your life. The Dark Slayer. A lethal combination of beauty, power, and death.” Andrew Wells

Faith est souvent désignée comme le « monstre humain » et c’est le personnage le plus discuté dans les Buffy studies. Son humanité la démarque des autres « bad girls » de la série, qui sont surtout des vampires ou des femmes démons (Drusilla, Harmony, Gloria, etc.), et, contrairement à ces femmes démons, elle trouvera la rédemption. De plus, elle est faite pour être une héroïne, de par son statut de tueuse.
Faith sert à mettre encore plus Buffy en valeur. Elle est son « ombre maléfique » car contrairement à Buffy, elle est « morally bad ». Elle fait également prendre conscience des privilèges de Buffy en tant que white girl de la classe moyenne : elle a des choix, ce que Faith n’a pas eu (enfance difficile et chaotique, elle est seule, abandonnée par ses Watchers etc.). Elle est presque le seul personnage à venir de la « lower class », et cela explique ses difficultés à s’intégrer dans le Scooby gang, qui vient de la classe moyenne (sauf Xander).
L’identité de Faith combine féminité et féminisme. Ainsi ce qui la définit en tant que « bad girl », c’est avant tout sa sexualité débridée et violente. Sa féminité est sexualisée, ce qui se voit dans sa coiffure, son maquillage et ses habits en cuirs etc., au point qu’à côté d’elle, Buffy semble conservatrice.
Elle fait le lien entre tuer et le sexe. Elle est « bad » parce qu’elle aime ses deux choses. Elle voit son rôle de tueuse comme une supériorité alors que Buffy le voit comme une responsabilité. Son désir de contrôler sa destinée est ce qui la rend menaçante, de même que son rejet de l’autorité. Chez Buffy, cela est perçu comme un bon comportement post féministe, alors que chez Faith, cela va la rendre « incontrôlable » aux yeux des autres, ce qui montre une image de la femme ressentant des désirs « détraqués », une femme instable psychologiquement. Elle porte peu d'attention à avoir des comportements appropriés dû au manque d'éducation qu'elle a eu, elle en serait plus  « animale », plus « intuitive » que Buffy.  C'est un personnage porté par ses pulsions, et elle agit en conséquence. 
 Faith est un personnage masculinisé, elle rejette l’autorité, ce qui lui donne une figure de rebelle, elle rejette ses émotions au profit de l’action, elle est compétitive, en particulier face au personnage de Buffy. Le fait qu'elles soient toutes les deux des tueuses créé une sorte de concurrence entre les deux personnages, qui d'un côté les mènera à vouloir s'entretuer, mais cela participera également à créer une ambiguïté sexuelle entre les deux personnages.
 La forte sexualité de Faith va s'imposer face à celle de Buffy, et l'ambiguïté naît de la difficulté qu'a Buffy à résister à Faith. Mais cette ambiguïté reste implicite car l'attirance des deux personnages n'est que suggérée. La production a d’ailleurs interdit une scène de baiser entre les deux personnages. De nombreuses fanfictions existent sur ces deux personnages.
Le reste de sa sexualité est libre, elle ne veut pas de relation durable, malgré l'obtention d’une vie romantique dans la saison 7 qui marquera d’ailleurs sa rédemption (la femme qui rentre dans le droit chemin en remplissant son devoir…). Autant de caractéristiques qu’on retrouve chez le héros d’action, qui n'a aucune difficulté à être reporté sur un personnage féminin. Et c'est en ça que le personnage de Faith incarne mieux la femme d'action que celui de Buffy.

Le personnage de Faith ne cesse de pousser Buffy à bout, elle la provoque, pour lui faire voir une réalité qu'elle refoule, des désirs ou des plaisirs qui ne sont pas moraux, elle a une vision sombre et cynique de la réalité alors que Buffy tente toujours de voir le bon côté des choses. Elle représente lalter-ego de Buffy, agit aux antipodes du comportement de Buffy.
Faith ne cesse de pousser Buffy à répondre à ses désirs, parce qu'en les ignorant, Buffy n'agit pas, et c'est là le contraire de la femme d'action. Et c'est sûrement pour ça que Buffy admire Faith dans un sens, parce qu'elle représente la vraie femme d'action, qui ne s'empêche pas de vivre et d'acquérir de l'expérience, elle agit sans cesse, ne reste pas en place, et est beaucoup plus libre que Buffy, qui semble enchaînée à son devoir de tueuse.

Féminisme et représentations queer dans une série métaphorique


Willow est le personnage qui rentre le moins dans les catégories traditionnelles. Elle est à la fois plus ambivalente et plus puissante que Buffy. Elle ne représente pas la féminité traditionnelle ni l’hétérosexualité qui domine pourtant la série : elle brouille les barrières et existe en dehors des structures patriarcales.

Le couple qu’elle forme avec Tara est le premier couple lesbien représenté de manière assumée à la télévision américaine : il y a eu Xena/Gabrielle plus ou moins au même moment vu que les deux séries sont diffusées à la même époque (1995-2001 pour Xena ; 1996-2003 pour Buffy). C’est donc un pas en avant non négligeable dans la représentation des homosexuels à la télévision, car ils étaient jusque là le plus souvent cantonnés à des seconds rôles de comiques grotesques et caricaturaux, notamment pour les hommes. 

Cependant au départ leur relation est assez peu développée et relayée au second plan, ce qui est certainement dû au fait que les producteurs étaient assez réservés vis-à-vis de l’apparition d’un personnage homosexuel à la tv et voulaient « tâter le terrain » avec les spectateurs, voir si cela fonctionnait ou posait problème. Par la suite leur relation prend de l’ampleur et devient aussi  banale et normale que les autres relations de la série.

« L’expérience de la différence s’y incarne dans des corps monstrueusement désirants et désirables. Des affects jusqu’alors décalés, subversifs, par exemple une sexualité lesbienne, des fantasmes de destructivité féminins ou leur expression active dans une sexualité mordante, se trouvent offerts à tous, en l’occurence surtout à toutes, participant ainsi par le moyen puissant de la diffusion télé et Internet, à la critique féministe des formes étroites et figées de la féminité conventionnelle (gentille, au service des autres, etc.).» (Philoséries Buffy p. 174)

Cette citation explique plutôt bien le fait que la série propose des représentations jusqu’alors peu ou pas développées à la télévision et qui permet, parce que c’est un média de masse, de les diffuser au plus grand nombre et par conséquent de participer à leur normalisation.


La métaphore de la magie pour parler de l’homosexualité puis de l’addiction

 « La lecture critique la plus répandue de la relation Willow/Tara est celle dans laquelle la magie et la sexualité lesbienne sont confondues. ‘Lesbienne’ peut facilement remplacer‘sorcière’, puisque les deux sont des identités sociales, et les expériences sexuelles de Willow sont étroitement liées, parfois même synonymes de ses expériences magiques. » (Jes Battis, « ‘She’s Not All Grown Yet’: Willow As Hybrid/Heroin Buffy the Vampire Slayer », in Slayage

On peut voir un exemple de cette idée dans l’épisode 6 de la saison 5 dans lequel Tara doit affronter sa famille qui tente de prévenir ses amis qu’elle est un « démon » dont seuls eux peuvent s’occuper. Cela permet d’aborder de manière détournée le moment du coming out et l’acceptation de l’homosexualité des adolescents dans leur famille et leur entourage.

On peut également mettre en avant l’humour queer des scénaristes qui assimile par exemple, bars de démons et bars gays (S7E12) ou qui transforment Willow en garçon sous l’effet d’un premier baiser avec une autre fille (S7E13).

Enfin, on retrouve dans la série l’idée de Joan Rivière et la « féminité mascarade » (Rivière explique que beaucoup de femmes se comportent en tant que femme pour plaire, la féminité est un costume que l'on peut enlever) :
 « Buffy ne croit pas à la profondeur des identités de genre, la féminité peut être mise ou retirée comme un costume, c’est la robe ou la situation de flirt qui fait la fille »
« [elle] peut aimer son corps de fille, et faire la fille, en ayant des fantasmes machos, tout en se moquant de ses fantasmes de fille et de ses fantasmes machos. »

La métaphore des démons comme symptômes de la société et angoisses des adolescents face à l’entrée dans l’âge adulte : l'écrivain Martin Winckler, auteur de nombreuses analyses sur les séries télévisées, présente la série comme " l'épopée d'un groupe d'adolescents face aux démons de la vie".
Dans une interview, Joss Whedon a déclaré : "Le lycée était un film d'horreur d'humiliation, d'isolation, et de pouvoir, et de cruauté. C'est assez pour sept ans de divertissement."
L'idée de base pour la série est donc le lycée comme film d'horreur. Une première métaphore, un genre cinématographique dans un contexte réaliste dans lequel on peut se reconnaître pour en faire une série télévisée. Le lycée représente en quelque sorte la première étape de la construction identitaire. C'est une période pendant laquelle on se remet beaucoup en question à cause de ses "démons intérieurs", et comment mieux les représenter que par des figures de films d'horreur, vampires et démons. De ce fait, Whedon a donc situé le lycée de Sunnydale sur la bouche de l'enfer.
On assiste alors à différents niveaux de monstres pour représenter les différents niveaux des problèmes auxquels les adolescents peuvent faire face. Il y a les "monstres de la semaine" qui servent de métaphore aux anxiétés quotidiennes des adolescents.

Et il y a les "monstres de la saison", appelé le "Big Bad", une figure plus difficile à combattre que les vampires quotidiens, comme par exemple le maire Wilkins, avec qui le principal Snyder, qui est censé être une figure d'autorité du lycée, est de mèche en acceptant qu'il se déroule des activités surnaturels au sein du lycée, sans pourtant avoir un regard sur ce qu'il se passe, pour finir tué par lui. Le "Big Bad" au cours de la série est de plus en plus méchant, de plus en plus difficile à combattre, parce que plus l'on grandit, plus les problèmes deviennent sérieux (je sais c’est nul).

L'entrée à l'université marque d'importants changements où il ne faut pas perdre de vue l'essentiel : les liens entre les quatre personnages principaux, mis à mal par Spike pendant la saison 4. Willow connait la tromperie de Oz et fait son coming-out après sa rencontre avec Tara. L'arrivée de l'Initiative est une métaphore pour mettre opposition la science et la magie, la science tente de contrôler la magie, en vain.

On retrouve après la période de remise en question et de libertés universitaires, un retour aux valeurs familiales et à la quête de sa nature de tueuse, qui revient au sentiment d'appartenance en général.

La 6ème saison marque une transition, elle est plus sombre et plus adulte, Buffy a été arrachée de son paradis, qui serait une métaphore pour l’innocence et la naïveté de l’adolescence face à la réalité et la dureté du monde adulte : Buffy va devoir s’occuper de sa sœur, faire face aux problèmes financiers, se définir et avoir un projet de vie. C’est une saison dans laquelle le Scooby gang ne fait pas face à un démon mais où les personnages font face à eux-mêmes, leurs doutes angoisses et craintes. La psychologie de chaque personnage est poussée à son paroxysme afin de marquer la recherche d'un équilibre identitaire.
Le retour au lycée en tant qu'aide plutôt qu'élève qui en subit les tourments montre l'apogée de Buffy dans sa quête identitaire. Ayant combattu ses démons depuis l'époque du lycée, elle peut maintenant aider les générations suivantes à combattre les leurs, comme elle a fait avec son public. C'est le dernier poste qu'elle occupera, un poste dans lequel elle se sent à sa place, elle a donc achevé sa construction identitaire, ce qui marque la fin de la série.

La métaphore de la morsure du vampire pour représenter l’acte sexuel (cf épisode 322 Buffy/Angel) et son contraire : l’impuissance (cf. épisode 407 Spike/Willow)

« A quoi servent les vampires et autres phénomènes venus d’en dessous ? A prendre la sexualité au sérieux en estompant les frontières entre sexualité normale et sexualité perverse, sexualité hétéro et homosexuelle, en créant un espace de mise en scène de la pulsion sexuelle et de ses aberrations comme disait Freud. » (p.159, Philoséries Buffy Tueuse de vampires)

            Féminisme ?

“So here's the part where you make a choice. What if you could have that power, now? In every generation, one Slayer is born, because a bunch of men who died thousands of years ago made up that rule. They were powerful men. [points to Willow] This woman... is more powerful than all of them combined. So I say we change the rule. I say my power... should be our power. Tomorrow, Willow will use the essence of the Scythe to change our destiny. From now on, every girl in the world who might be a Slayer, will be a Slayer. Every girl who could have the power, will have the power, can stand up, will stand up. Slayers... every one of us. Make your choice. Are you ready to be strong?
Comme je vous l’ai dit précédemment, les entreprises d’émancipation féminine et de corruption de genre et de « gender », sont au cœur de la démarche de Joss Whedon, qui s’identifie lui-même comme féministe. Mais Buffy était-elle pour autant une série féministe ?
So, why do you write these strong female characters? - Because you're still asking me that question.” – Joss Whedon [Equality Now speech, May 15, 2006]'

C’est indéniable, il y a chez Whedon pléthore de personnages féminins, complexes et avec des personnalités variées. La plupart des femmes de Buffy ne peuvent être réduites à un seul adjectif ou à des archétypes/tropes (à part peut-être Harmony). Mais elles répondent toujours à des injonctions misogynes et patriarcales, que ce soit pour les héroïnes ou pour les antagonistes. 



Revenons à la citation : l’émancipation féminine passe nécessairement par la force physique ; force qui ne semble alors pas naturelle chez une femme « féminine » ; on ne parle pas d’écrire des hommes forts n’est-ce pas ? La force est naturellement culturellement associée à la masculinité.
Buffy est dotée d’une force surnaturelle qui va lui permettre de s’émanciper d’un univers patriarcal et par la même occasion de libérer ses semblables, les tueuses potentielles, à la fin de la série.  Elle affronte une myriade de personnages masculins plus misogynes et sexistes les uns que les autres (exemple du prêtre Caleb qui veut exterminer les tueuses, Buffy finira par le castrer hihi bien fait) et triomphe toujours. On peut y voir le message positif de la série : la solidarité des femmes fortes vaincra l’oppression masculine.

Toutefois, le féminisme de Whedon a ses limites : Buffy correspond toujours à un idéal masculin. Il en est de même pour tous les personnages féminins, conformes à des standards de beauté occidentaux : minceur, épilation, traits du visage etc. Elles sont toujours très belles à regarder.

De plus, ce féminisme est accessible aux femmes blanches, valides et pour la plupart, issues de la classe moyenne. Les Tueuses racisées sont sous-développées, exotisées et très vite tuées : Kendra, la première tueuse, la mère du principal Robin Wood…Pas vraiment inclusif tout ça.

Le féminisme de Buffy est à l’image de la 3e vague féministe ; entre ambiguïtés et contradictions, il montre à quel point les identités féminines sont changeantes et multiples. Un message féministe traverse la série mais peut-on la considérer comme une œuvre féministe, émancipatoire, si elle perpétue des injonctions quant à la conduite de la femme forte ? Le débat est toujours ouvert et déchaîne les passions. C’est peut-être là, la plus grande force de Buffy : elle soulève de nombreuses questions sur le féminisme, le « gender » et la féminité.



En conclusion, on peut dire que pour Buffy, être  la tueuse a été à la fois les maux et remèdes à sa condition : elle en a beaucoup souffert mais en ressort grandie. Ce personnage montre bien le paradoxe de la femme d’action : elle est « terriblement » féminine mais aussi apte à utiliser cette force qui vient du fait d’être une femme. Cependant, elle ne rentre pas dans le moule, on ne peut la simplifier, la réduire à sa force, à sa fonction. Les différentes constructions identitaires explorées tout au long de la série font de Buffy une femme qui va en représenter plein d’autres. Il n’y a pas UNE femme d’action mais une multitude de femmes qui se battent avec ce qu’elles ont : leur force surnaturelle, leur humour, leur intelligence et même leurs choix vestimentaires.

« I've seen your kindness, and your strength, I've seen the best and the worst of you and I understand with perfect clarity exactly what you are. You're a hell of a woman. You're the one, Buffy